Pour les amateurs du roman policier. De la poésie aussi.
Le titre choisi par Balzac à son roman (La Peau de chagrin) se caractérise par son caractère polysémique. En effet, sur le plan dénotatif, cette expression désigne une sorte de cuir fait à partir de la peau de croupe de l’onagre (un âne extrêmement rare de Perse). Le déterminant défini « La » vise à singulariser cette peau et la présenter comme un objet original qui a peut-être des propriétés extraordinaires. Par cette caractérisation, l’auteur cherche également à exciter la curiosité du lecteur (acheteur) et l’inciter à lire le récit pour découvrir par lui-même les spécificités et les fonctions narratives de cet objet « éponyme ». Balzac aurait pu intituler son roman : « La peau de chagrin magique » ou « La peau de chagrin perdue » mais il avait préféré laisser son lecteur sur sa faim pour l’acculer à percer par lui-même le mystère de cette peau. Le titre a ici une fonction excitatrice (ou incitatrice) puisqu’il joue le rôle d’un « hameçon » ou d’un « apéritif » par lequel l’auteur appâte et séduit (affriole) son destinataire.
Toutefois, si l’on essaie de disséquer le groupe nominal qui forme le titre balzacien, on se rend compte qu’il se compose de termes aux sens (connotatifs) opposés : si « la peau » renvoie implicitement à tout ce qui est artificiel (le masque, le paraître, la parure, le maquillage), le « chagrin », lui, renvoie à un sentiment intérieur, profond et insaisissable. Le chagrin, c’est la tristesse et le désespoir que peut ressentir quelqu’un suite à une mésaventure, un échec, une désillusion ou un choc.
Le titre recèle donc une opposition entre l’être et le paraître, l’essence et l’apparence, l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public, une opposition qui ouvre, devant le lecteur, un horizon d’attente puisque le lecteur a déjà quelques pistes de lecture : le roman balzacien pourrait être le récit d’un personnage authentique qui évolue dans une société corrompue. D’un point de vue narratif, le titre pourrait être considéré comme l’élément déclencheur de l’acte de lecture. Il a, outre sa fonction excitatrice, une fonction informative ou abréviative puisqu’il recèle les premiers indices textuels à partir desquels le lecteur fondera sa lecture et son interprétation du texte.