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Pour les amateurs du roman policier. De la poésie aussi.

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Commentaire composé : A une femme (Paul Verlaine)

A une femme

A vous ces vers de par la grâce consolante
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
De par votre âme pure et toute bonne, à vous
Ces vers du fond de ma détresse violente.

 

C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme un cortège de loups
Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante !

 

Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien !

 

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme

Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,
Chère, par un beau jour de septembre attiédi.

                                                                    Paul Verlaine.

Travail préliminaire :

Avant d’entamer l’explication ou le commentaire d’un texte poétique, l’apprenant doit toujours se poser les quatre questions suivantes :

- Qui parle dans ce poème et à qui s’adresse-t-il ? (entrée énonciative)

 - Quels sont les verbes que le poète a employés pour exprimer ses sentiments ou ses pensées ? Y-a-t-il des verbes qui renvoient implicitement ou explicitement aux cinq sens (la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher) ?

                              - Quels adjectifs et quels adverbes a-t-il employés pour décrire un être, un objet ou un paysage (les épithètes, les attributs, les adjectifs de couleurs) ?

                               - A quels procédés ou à quelles figures stylistiques le poète a-t-il eu recours pour mettre en lumière certaines idées ou certains caractères ?

L’étudiant peut élaborer un tableau pour que les choses soient plus claires et organisées :

 

 

 

Les pronoms

     Les verbes

Les adjectifs/adverbes

Les procédés

 

A vous (v1)

Vos yeux (v2)

Votre âme (v3)

A vous (v3)

Vous pouvez (v12)

Chère (v14)

 

Ma détresse (v4)

Me hante (v5)

Mon sort (v8)

Je souffre (v9)

Du mien (v11)

 

 

 

 

 

Rit et pleure (v2)

 

Me hante (v5)

 

Va (v6)

 

Ensanglante (v8)

 

 

Je souffre (v9)

 

Je souffre (v9)

 

Vous pouvez avoir (v12)

 

Consolante (v1)

Grands yeux (v2)

Rêve doux (v2)

Ame pure et toute bonne (v.3)

Ma détresse violente (v4)

Hideux cauchemar (v5)

N’a pas de trêve

Furieux, fou, jaloux (v6)

Affreusement (v9)

Premier homme (v10)

Chassé d’Eden (v11)

Beau jour (v14)

Septembre attiédi (v14)

 

Vouvoiement : A vous (v1)

Antithèse : rit et pleure (v2)

Répétition + contre rejet : A vous (v.3)

Enumération : Furieux, fou, jaloux (v6)

Personnification du cauchemar v.6

Comparaison : comme un cortège de loups (v.7)

Interjection : Oh ! (v.9)

L’anadiplose : je souffre, je souffre affreusement (v.9), le gémissement premier du premier homme (v.10)

Restriction : n'est qu'une églogue (11)

 

 

 

- Présentation du poème :

 

Ce poème qui s'intitule "A une femme" est l'un des huit sonnets qui forment la première section des Poèmes Saturniens (Mélancholia). Il peut être considéré comme l'expression la plus poétique de l'impossible sentiment amoureux qu'éprouve Verlaine envers sa bien-aimée, laquelle apparaît comme une madone adulée et divinisée.

Nous mettrons l’accent lors de notre analyse d’une part sur l’état d’âme du poète et d’autre part, sur l’image que celui-ci présente de son amante.

I- Un poème saturnien :

- Il faut insister dans cette partie sur la formule dédicatoire du titre de ce poème : Verlaine veut rendre hommage à un dédicataire anonyme grammaticalement indéfini (Une femme). En adoptant ce système de titraison, le poète veut aussi donner à l’allocutaire un caractère ambivalent et imprécis : c’est à la fois une femme qu’il connaît très bien (sa bien-aimée) et c’est toute jeune femme. Le particulier et l’intime se confondent ainsi avec le général et l’universel.

- Il faut insister également sur le recours au vouvoiement dans la première strophe : sur le plan énonciatif, le « vous » instaure d’emblée un rapport vertical entre le locuteur (placé en bas : sur terre) et son interlocutrice (placée en haut : femme au balcon,  Muse ou Madone au ciel). C’est le signe de l’amour, de la vénération et de la soumission qu’affiche l’amoureux à l’égard de son amante idolâtrée.

- La biographie du poète peut constituer l’une des entrées possible dans le texte : Paul est amoureux de sa cousine adoptive Elisa Dehée qui va bientôt se marier (avec Auguste Dujardin). Les beaux rêves de l’adolescent s’évaporent brusquement et se transforment en « hideux cauchemar[s] qui [l]e hante[nt] » (v5). La joie cède ainsi la place à la souffrance la plus affreuse (v.9) et à la détresse la plus « violente » (v4). Seul, morne et désespéré, l’amoureux désillusionné n’arrive toujours pas à surmonter sa déception passionnelle et à admettre que la femme qu’il vénérait comme une déesse poursuivra son chemin avec un autre homme. La jalousie qui taraude son âme et brise son cœur le rend furieux et quasiment fou (v.6) ; loin de sa belle Vénus, le poète se sent déboussolé et aveugle, en ce sens qu’il ne perçoit le monde qu’à travers ses « grands yeux » (v2).

- Les mots n’expriment dans ce sonnet que les maux et les chagrins inconsolables du poète. D’ailleurs, le poème regorge d’expressions et de termes relevant du champ lexical de la souffrance : « pleure » (v2), « détresse violente » (v4), « cauchemar » (v5), « ensanglante » (v8), « souffre affreusement » (v9), « gémissement » (v10). Ce tissu lexical est confectionné de façon à rendre saillante la profonde affliction du poète blessé.

- L’accent doit être mis aussi sur les autres procédés syntaxiques et stylistiques (voir le tableau) à travers lesquels le jeune amoureux nous donne à voir le paysage sombre et saturnien de son âme accablée.

- Sur le plan phonique, ce poème frappe par sa texture sonore fortement marquée par les allitérations :

* en [R], consonne sonore et vibrante : Grands  (v2), Rêve (v2), détresse (v4), cauchemar (v5), Furieux (v6), Affreusement (v9), Premier (v10), jour (v14), Septembre (v14)

* en [S] : consonne sifflante : ces (v1), détresse (v4), hélas (v5), sort, ensanglante (v8), « gémissement » (v10).

* en [ M] : consonne nasale et sonore : âme (v2), ma (v4), cauchemar qui me (v5), se multipliant comme (v7)

Il faut montrer dans le même cadre d’analyse que le mètre et le rythme de ce sonnet s’accordent bien avec la profondeur du ou des thèmes développés (l’harmonie imitative)

II- Représentation de la femme aimée :

Dans la deuxième partie du commentaire, il faut mettre l’accent sur l’image que présente Verlaine de sa bien-aimée : elle est en effet décrite comme une femme parfaite (idolâtrée) à qui le poète voue un véritable culte. Autant dire que chez Verlaine, comme chez la plupart des poètes de sa génération, l’adoration de la femme devient carrément une religion : divinisée et sacralisée, la belle vierge vénérée devient le symbolise d’un Idéal et d’un Absolu (de beauté, de pureté et de perfection) inaccessibles.

- Dédié à la femme adorée, ce sonnet s’apparente d’ailleurs, par sa structure lexicale fondée, tout comme sa texture phonique, essentiellement sur la répétition (A vous ces vers, a vous ces vers (v1-v3,4), de par, de par (v1, v3), je souffre, je souffre (v9),  premier, premier (v10)), comme, comme (v7-v12), à un hymne religieux, d’autant plus que le poète se compare dans le premier tercet à Adam, le premier homme chassé d’Eden. Ces vers acquièrent ainsi la forme d’une litanie lyrique qui mime fidèlement les gémissements de l’âme affligée de l’amoureux solitaire. C’est une messe poétique célébrée en hommage à la Muse. Cette dimension religieuse est centrale dans ce poème.

- Une sous partie du développement devrait être consacrée à la fascination irrésistible qu’exerce le regard de la bien-aimée sur le poète : en contemplant les « grands yeux » de sa maîtresse, celui-ci transcende le monde réel et accède à un Ailleurs onirique et paradisiaque où tout est « doux » (v2) et agréable.

- Par ailleurs, les yeux charmants de la femme vénérée reflètent une âme « pure et toute bonne » (v3) : ça nous renvoie à la thèse platonicienne selon laquelle les yeux sont le miroir de l’âme et c’est justement le paysage intérieur de cette créature angélique qui se présente à la contemplation de l’adorateur charmé (envoûté). Dans un monde placé sous le double signe de la fausseté et de l’hypocrisie, l’âme pure que l’on devine derrière ces yeux représente un havre de paix et d’authenticité. Dans cette optique, on peut affirmer que ce sonnet s’inscrit dans le sillage de la tradition de l’amour platonique qui prône que le poète a la possibilité d’atteindre l’Absolu à travers la contemplation des yeux de la femme.

- La femme dont parle Verlaine dans ce poème est, comme nous l’avons déjà signalé, indéterminée. Elle est anonyme et inidentifiable. Elle désignerait non seulement la bien-aimée (le premier amour) mais aussi :

                                       * l’amie ou la sœur protectrice et consolatrice : (« grâce consolante » (v1))

                                       * la Muse inspiratrice qui excite la verve du poète.

                                       * la femme tentatrice (la courtisane) : Eve qui a causé les souffrances du premier homme chassé d’Eden.

                                       * Vénus ou une déesse sculptée : on peut imaginer que le poète s’adresse à une statue.

 

Conclusion :

« A une femme » est un poème parnassien par excellence. Il l’est tant par sa forme que pas son contenu : le ton lyrique qui côtoie parfois le ton pathétique, l’exubérance verbale, l’ampleur du souffle ainsi que le thème de l’amour impossible, la souffrance et le déchirement intérieur que seul l’acte scriptural est à même d’atténuer l’intensité et enfin l’idéalisation de l’aimée attestent bien ce caractère parnassien.

  

   

Moez Lahmédi.

 

Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sousse (Tunisie)

 

moez_lahmedi@yahoo.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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M
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