Pour les amateurs du roman policier. De la poésie aussi.

Entre la littérature et la mythologie, il y a toute une histoire dont les premiers épisodes s’étaient déroulés en Grèce il y a des milliers d’années. En effet, « le hasard a voulu que les Grecs, dépositaires sans privilège d’une mythologie primitive, en aient fait un objet littéraire et, relayés par les Latins, aient décidé d’une bonne partie de notre littérature occidentale, fondant des lignées aussi vivaces que ramifiées ». [1]
La mythologie a aussi une longue histoire avec le roman policier. En effet, depuis son apparition, le polar baignait dans les sources vives de la mythologie. Pour certains critiques, la fiction noire elle-même est née d’un mythe : celui du roi thébain Œdipe, lequel a inauguré, en résolvant la fameuse énigme sphinxienne et en enquêtant lui-même sur le meurtre de Laïos, l’ère de l’homo sapiens, l’homme-rationnel pour qui le « livre du monde » n’est lisible qu’à travers la ratio.
Pour Marc Lits, la relation qui existe entre Œdipe et le Sphinx dans le mythe ressemble beaucoup à celle qui unit le détective au criminel dans le roman policier ; dans les deux types de récit, la résolution de l’énigme a en effet un pouvoir de vie ou de mort. Posséder la Vérité signifie aussi neutraliser narrativement ou physiquement l’adversaire.
Dans L’Emploi du temps, Michel Butor reconnaît que la pièce de Sophocle est avant tout un texte policier, en ce sens que sa structure repose, comme dans les polars, sur une histoire de crime qu’un récit d’enquête tente d’exhumer et réécrire :
Tout roman policier est bâti sur deux meurtres dont le premier, commis par l’assassin, n’est que l’occasion du second dans lequel il est la victime du meurtrier pur et impunissable, du détective qui le met à mort, non par un de ces moyens vils que lui-même était réduit à employer, le poison, le poignard, l'arme à feu silencieuse, ou le bas de soie qui étrangle, mais par l’explosion de la vérité [2].
Et d’ajouter un peu plus loin :
[...] Le détective est le fils du meurtrier, Oedipe, non seulement parce qu’il résout une énigme, mais aussi parce qu’il tue celui à qui il doit son titre, celui sans lequel il n’existerait comme tel (sans crimes, sans crimes obscurs, comment apparaîtrait-il ?), parce que ce crime lui a été prédit dès sa naissance [3].
Victime donc du fatum, Œdipe n’existe que par le crime qu’il a commis : détective et coupable, il devient par la suite son propre juge et se punit lui-même. S’inspirant de cette pièce qu’on pourrait qualifier de « tragédie policière », Didier Lamaison va tenter dans son Œdipe roi (Gallimard, Série noire n°2355) d’accoupler la tragédie classique et le roman policier. L’indication titrale « traduit du mythe » révèle que c’est effectivement une mamelle mythologique que le polar avait tétée à sa naissance : Œdipe, nous dit Lamaison, n’est pas seulement le héros tragique que tout le monde connaît. Il est aussi le premier détective de l’humanité. Il est, en d’autres termes, le premier homme à avoir fait d’une affaire criminelle l’objet d’une enquête.
S’inscrivant dans le sillage de Lamaison, Viard et Zacharias vont même se spécialiser dans l’opération de la transposition d’œuvres mythiques ou de mythes en romans policiers : Le Roi des Mirmidoux (« Série Noire » n°1018, 1960 : inspiré de L’Iliade), L’Embrumé (« Série Noire » n°1075, 1966 : inspiré de Hamlet), Le Mytheux (« Série Noire » n°1110, 1967 : inspiré de Lorenzaccio), L’Aristocloche (« Série Noire » n°1222, 1968 : inspiré de Don Quichotte) sont tous obtenus par métissage et bifurcation.
Pour les spécialistes de la littérature policière, l’un des secrets de la réussite phénoménale du polar est justement sa littérarisation de certains mythes qui fascinent et captivent rapidement le lecteur moyen. La structure du roman policier elle-même rappelle celle des mythos. Mircéa Eliade a d’ailleurs démontré, dans Aspects du mythe, que les analogies structurelles et thématiques entre la fiction criminelle et les mythes sont nombreuses. En effet, l’univers fictionnel du polar repose, à l’instar de certains récits mythiques (Thésée contre le minotaure, Ulysse contre les monstres et les sirènes, Zeus contre les Titans, etc), sur un conflit manichéen entre les forces du Mal et celles du Bien, c’est-à-dire entre le criminel (qui est une figure diabolique) et le détective (le représentant de la justice divine sur terre) :
D’une part, on y assiste à la lutte exemplaire entre le Bien et le Mal, entre le Héros (= le détective) et le criminel (incarnation moderne du Démon). D’autre part, par un processus inconscient de projection et d’identification, le lecteur participe au mystère et au drame, il a le sentiment d’être personnellement entraîné dans une action paradigmatique, c’est-à-dire dangereuse et héroïque. [4]
En réalité, la relation entre le polar et la mythologie est plus complexe et alambiquée qu’on ne le croit, parce que d’une part, les sources mythologiques qui irriguent la fiction criminelle sont diverses et variées (grecques, romaines, pharaoniques, bibliques, etc), d’autre part, la littérature policière a pu progressivement inventer ses propres mythes. Les spécialistes du genre parlent par exemple du mythe de « Fantômas », de « Lupin », de « Holmes », de « Poirot », de « Maigret » (pour Jacques Dubois, la pipe même de celui-ci constitue un « détail mythologique » [5]), du « Père Brown », de « San Antonio », etc,. Tous ces héros policiers se sont graduellement défaits de la tutelle de leurs créateurs pour devenir des figures romanesques immortelles et mythiques.
L’objectif du présent article n’est pas seulement d’étudier les radiations mythiques qu’émet le roman policier mais aussi et surtout de voir dans quelle mesure le polar constitue l’un des avatars romanesques du genre épique. Nous verrons en effet que la fiction criminelle représente aujourd’hui la seule et unique forme romanesque qui relate l’épopée de l’homme moderne aux prises avec un univers énigmatique et labyrinthique.
| I- Polar et récits mythiques, les points de convergences : |
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| II- Le « polep » : |
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| * Notes : |
| [1] P. Brunel, C. Pichois, A-M. Rousseau, Qu’est-ce que la littérature comparée ? , Armand Colin, Paris, 1967, p. 147. [2] Coll « double », Editions de Minuit, p. 191. [3] Ibid, p. 193. [4] Gallimard, 1963, p. 224. [5] Le Roman policier ou la modernité, coll « Hachette Supérieur », Nathan, 1992, p. 88. [6] Ibid, p.8. [7] Mircea Eliade, op. cit., p. 15. [8] Ibid., pp. 173-174. [9] Ibid, p. 15. [10] Le Roman policier ou la modernité, op. cit., p. 140. C’est nous qui soulignons. [11] Michel Picard, La Lecture comme jeu, Edition de Minuit, 1986, p. 26. [12] Op. cit., pp. 28-29. [13] L’Eternel masculin. Traité de chevalerie à l’usage des hommes d’aujourd’hui, Robert Laffont, Paris, 1994, p. 23 : « Le mythe fait appel à l’imaginaire et à la créativité de chacun, à sa part ludique et souveraine, à la possibilité de mutation et d’épanouissement de tout individu. Gilgamesh, Riquet à la houppe, Icare et Tristan représentent des énergies en l’homme, des possibilités de vie ». [14] Op. cit., p. 32. C’est nous qui soulignons. [15] « Folio », Gallimard, 1989, p. 111. [16] Jean-Claude Vareille, L’Homme masqué, le justicier et le détective, Presses Universitaires de Lyon, 1989, p. 47. [17] Boileau-Narcejac, Le Roman policier, coll « Que Sais-je », PUF, 1975, p. 38. [18] Franck Évrard, op. cit., p. 115. [19] Jacques Baudou, Ed Mc Bain, in Europe, août septembre 1984. Cité par Jean-Noël Blanc, in Polarville, image de la ville dans le roman policier, Presses Universitaires de Lyon, 1991, p. 31. [20] Op.cit.p.112. [21] Georges Dumézil, Aspects de la fonction guerrière, PUF, 1956, p. 102. [22] Ce que Jean Noël Blanc appelle « l’écriture urbaine » (Polarville, l’image de la ville dans le roman policier, PUL, p. 15. [23] Jean-Claude Vareille, op. cit., p. 136. [24] Cité par Franck Evrard, op.cit., p. 71. [25] Mythologies du roman policier, Christian Bourgeois, 1993, T. 1, p. 12. Cité par Marc Lits, Le Roman policier, introduction à la théorie et à l’histoire d’un genre littéraire, Editions de C.E.F.A.L, Liège, 1993, p. 34. Paris, 1996, p. 16. [26] Cité par Franck Evrard, op. cit., p. 120. [27] Ibid. [28] L’écriture épique dans l’œuvre d’André Malraux, Publications de la Faculté des Lettres de la Manouba , Série : Lettres, 1994, p. 16. [29] G-K, Chesterton, cité par Franck Évrard, op. cit., p. 111. |
| Bibliographie |
| I- Ouvrages critiques : - Blanc, Jean-Noël, Polarville, image de la ville dans le roman policier, Presses Universitaires de Lyon, 1991. - Brunel P, Pichois C., Rousseau A-M., Qu’est-ce que la littérature comparée ? , Armand Colin, Paris, 1967. - Dubois, Jacques, Le Roman policier ou la modernité, Nathan, 1992. - Dumézil Georges, Aspects de la fonction guerrière, PUF, 1956. - Eliade, Mircéa, Aspects du mythe, Gallimard, 1963. - Evrard, Franck, Lire le roman policier, DUNOD, 1996. - Kelen, Jacqueline, L’Eternel masculin. Traité de chevalerie à l’usage des hommes d’aujourd’hui, Robert Laffont, Paris, 1994. - Khémiri, Moncef, L’écriture épique dans l’œuvre d’André Malraux, Publications de la Faculté des Lettres de la Manouba , Série : Lettres, 1994. - Lits Marc, Le Roman policier, introduction à la théorie et à l’histoire d’un genre littéraire, Editions de C.E.F.A.L, Liège, 1993. - Narcejac- Boileau, Le Roman policier, coll « Que Sais-je », PUF, 1975. - Picard, Michel, La Lecture comme jeu, Edition de Minuit, 1986. - Vareille, Jean-Claude, L’Homme masqué, le justicier et le détective, Presses Universitaires de Lyon, 1989. |
| II- Romans : |
| - Butor Michel, L’Emploi du temps, Coll « double », Editions de Minuit. - Pennac, Daniel, La petite marchande de prose, « Folio », Gallimard, 1989. |